Cinema la Pagode à Paris

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C’était la dernière séance. La Pagode, unique cinéma du 7e arrondissement, a fermé ses portes mardi 10 novembre. Une demie-heure avant l’ultime projection – Marguerite, de Xavier Giannoli – une file d’attente d’une centaine de personnes s’était constituée sur le trottoir longeant la bâtisse classée bâtiment historique, dont l’architecture atypique attire d’ultimes spectateurs. Son jardin zen et ses influences japonaises font la signature de cet endroit, qu’Émile Morin, alors directeur du Bon Marché situé à deux pas, avait fait construire pour sa femme en 1896.
Lieu mondain, il s’est transformé en cinéma en 1931 et est devenu dès lors un haut lieu de la cinéphilie française, très investi notamment pour défendre la Nouvelle Vague. Laurent Laborie, président de l’association Paris-Louxor, a fait un détour par le 57, rue Babylone à l’occasion de cette dernière soirée. Il rappelle l’histoire de cette salle mythique du cinéma hexagonal, qui ouvrit avec le film hollywoodien El Precio de Un Beso, précédé des actualités comme il était d’usage, suivi ensuite d’un spectacle. «Tout le personnel était habillé à la mode chinoise pour l’occasion», décrit-il encore, citant les coupures de presse l’époque.
Une pointe d’appréhension perceptible dans les rangs

Dans la foule qui patiente avant la projection, Marie-Pierre, 58 ans, est en tête de la file. C’est la première fois qu’elle vient ici. «J’ai lu un article sur sa fermeture et je me suis dit que c’était la dernière chance de découvrir l’endroit». Comme elle, ils sont nombreux à avoir fait un détour jusqu’au cœur du 7e arrondissement dans un sursaut de curiosité pour le lieu. Les langues et les accents se mêlent à l’entrée du cinéma. Il s’agit aussi, pour certains, de pénétrer dans ce cinéma comme on visite un monument touristique, l’appareil photo en bandoulière.
Le jardin japonais du cinéma La Pagode
La Pagode doit fermer pour travaux, mais impossible pour le moment de savoir combien de temps le rideau restera fermé. Ni, d’ailleurs, si le 57 rue de Babylone restera bel et bien un cinéma. La propriétaire des lieux, Elisabeth Dauchy, l’assure. L’équipe actuelle du cinéma ne pourra dans tous les cas pas réinvestir les lieux en raison d’une décision de justice qui l’expulse d’ici la fin du mois. Une pointe d’appréhension est donc perceptible dans les rangs.
Marie-Christine, 58 ans, s’est déplacée «par solidarité» pour les salariés. Elle se souvient des bons moments passés ici, des fêtes du cinéma surchargées, apprécie le côté «hors norme» de l’endroit. «On ne sait pas vraiment ce que La Pagode va devenir. Je voulais donc être là pour la dernière séance comme j’avais assisté à la dernière soirée de la Cinémathèque au Palais de Chailllot», explique cette amoureuse des cinémas art et essai, venue accompagnée de sa fille étudiante en cinéma.
Une bouée de sauvetage

La salle ouvre enfin ses portes pour Marguerite. L’entrée du public est solennelle. Nombreux sont ceux qui laissent un petit pourboire à Clémence, qui déchire les tickets. Beaucoup font quelques photos pour immortaliser l’endroit avant de prendre place dans les sièges rouges, fatigués par tant d’années de projection. Au plafond, un filet est étendu par précaution. Aux murs, la tapisserie est décatie, des petits bouts se décrochent. Une dame, dépitée par le retard de son mari, laisse sa place à la caisse, où la pratique est habituelle. D’autres, sur le tard également, affirment adorer le premier rang afin de se faufiler pour prendre les dernières places de la salle, inhabituellement surchargée pour un film sorti il y a deux mois.
La séance débute finalement. Nicole, 84 ans, n’est pourtant pas de la partie. Elle erre dans les couloirs, s’applique à laisser un long mot chargé d’émotion dans le cahier recueillant dessins, souvenirs et encouragements depuis l’annonce de la fermeture. «J’habite à 300 mètres. Pour moi, la Pagode est une bouée de sauvetage pour un dimanche vide de tout projet. Ça va me manquer. Je veux croire qu’elle ressuscitera.» Et pas question d’aller ailleurs entre-temps: «Aux Champs-Elysées, les cinémas sont des usines».
Nicole repart alors, le cœur lourd, sans attendre la salve d’applaudissements qui jaillit de la salle à la fin de Marguerite, sonnant l’heure des derniers adieux. Accrochés à leurs fauteuils, certains spectateurs retardent encore leur départ, pour un dernier recueillement en silence. Et le rideau sur l’écran est tombé.

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